Juin 2021

Retour d’expériences au sein d’une association d’accueil petite enfance

Paroles d’enfants 

« On ne peut pas vous faire de câlins parce qu’il y a le virus » Nathalie, 2 ans.

« Tu ne peux pas venir chez moi, il y a le COVID » Stéphane 2 ans.

               

Lundi 16 mars 2020 : annonce du confinement et de la fermeture des établissements. Les professionnel.le.s auprès d’enfants sont mis au chômage partiel tandis que les directrices et les psychologues poursuivent leur activité en télétravail.

 

Maintenir le Lien

 

Dans ce contexte inédit, il nous semble évident de rester “présents” auprès des familles. Les directrices sont en lien quotidien avec les familles.

Les professionnel.le.s auprès d’enfants partagent volontiers des activités, des ateliers, de idées ou simplement des “coucous” transmis par les directrices aux familles. Les parents qui se saisissent volontiers de ces propositions, partagent les images et les vidéos des réalisations et des moments passés avec leur enfant.

 

Les directrices assurent également le relais de demandes tantôt voilées, tantôt explicites de parents qui s’interrogent d’ores et déjà sur l’impact du confinement sur leur enfant. Si certains d’entre eux semblent tirer profit de ces moments privilégiés en famille, d’autres nous font part de leur anxiété, de pensées angoissantes sur l’avenir, l’”après” et la fatigue physique et morale qu’’ils ressentent. Les psychologues se sont entretenues avec plusieurs familles par téléphone.

 

L’utilisation des écrans durant le confinement

Depuis plusieurs années déjà, les professionnel.le.s ont fait le constat que dès leur plus jeune âge, les enfants sont exposés de façon croissante aux écrans. Ce n’est pas seulement la télévision, les touts-petits sont désormais passés maîtres dans l’utilisation des tablettes ou téléphones.

Il n’est pas rare de voir arriver un enfant en poussette, le téléphone du parent à la main, en train de balayer l’écran avec une expertise certaine. La mère de Marvin nous expliquant que pour quitter la maison où il avait déjà fallu arracher son fils de la télé, elle avait dû, pour éviter la crise, lui laisser son smartphone. Le téléphone vient là remplacer l’objet transitionnel type doudou.

 

Ce phénomène s’est alors largement majoré durant cette première période de confinement où les sorties n’étaient autorisées qu’une heure par jour.

A la réouverture des établissements, certains enfants ont montré des perturbations comportementales se manifestant par un isolement, un retrait, des cris inopinés, des stéréotypies.

 

Pour répondre à ces nouveaux troubles du développement, l’ensemble de l’équipe (éducative, médicale et paramédicale)  a proposé à certaines familles une prise en charge spécialisée (Centre médico psychologique,CMP, ou Centre d’action médico-sociale précoce, CAMSP).

Afin d’éviter ces situations extrêmes, les équipes ont réfléchi et ont proposé aux familles pour leur enfant, parmi ses choix d’objets singuliers, celui qui lui permettrait de se détacher des écrans et de pouvoir se séparer de ses parents et de sa maison sans trop de frustration. Pour Marvin qui investissait particulièrement l’objet livre, l’équipe a proposé à la famille un livre de la crèche, ce que la mère a pu reproduire par la suite, chaque matin avec un livre de la maison. Le petit garçon n’avait plus besoin du téléphone. Pour Marina, l’équipe a proposé à ses parents de constituer un petit album de photos réunissant ses parents, ses frères et soeurs et les personnes de sa famille élargie, sa crèche…

De vives inquiétudes pour certains enfants

 

Nous appuyant sur une expérience de nombreuses années auprès des enfants en situation de handicap et les familles en grande précarité, nous anticipions les difficultés engendrées par la crise et la fermeture soudaine des établissements de l’association, mais aussi des soins et du suivi dans les CAMPS, les CMPP…

 

Au contraire, nous n’avions pas anticipé l’apparition de troubles comportementaux en réaction au premier confinement pour certains enfants.

C’est le cas du petit Sami qui vit avec sa mère dans un foyer pour femmes isolées. Ils logent depuis plusieurs mois dans un studio d’une dizaine de m2. Durant le premier confinement, Sami et sa mère ne sont pas du tout sortis. L’assistante sociale du foyer a été alertée par les cris permanents du petit garçon en particulier lorsqu’il croisait une personne avec un masque.  

Inquiète pour son évolution, l’assistante sociale a contacté la direction de l’établissement où il est accueilli, afin qu’il puisse revenir rapidement. Compte tenu des règles sanitaires au mois de mai qui limitait le nombre d’enfants accueillis Sami n’a pas pu revenir dans l’immédiat. Cependant, la directrice a conseillé à l’assistante sociale de faire le lien avec la PMI afin que Sami soit vu par un médecin sans délai. Sami a pu revenir quelques semaines plus tard, et le médecin de PMI qui l’a reçu entre temps l’a orienté vers le CMP et un suivi se met progressivement en place.

 

Répercussion sur le parcours de soin : un suivi au ralenti et blocage des orientations

 

Si le lien maintenu entre le Multi-Accueil et ses partenaires a permis d’amorcer une démarche de soins pour Sami,(début des contacts juin 2020), la prise en charge a quant à elle été largement différée. Une réunion de synthèse a été programmée en mars 2021, mais Sami va-t-il pouvoir bénéficier de soins et d’une orientation adaptée dans les temps alors que la rentrée scolaire de septembre approche ?

 

De même qu’en est t’il du devenir de nos « grands » enfants en situation de handicap pour lesquels aucune perspective  vers les établissements spécialisés (IME, Hôpital de Jour, Sessad), n’a encore vu le jour. Dans plusieurs établissements de l’association des enfants de 6 ans attendent toujours une place.

 

Durant le premier confinement, deux situations relatives à des faits de signalement ont fait l’objet de plusieurs échanges entre un des Multi-Accueils de l’association et certains partenaires.

Or, pour l’une comme pour l’autre, il n’y a à ce jour pas de suite. Un signalement sans suivi et une mesure d’aide éducative non appliquée.

 

 

Le déconfinement : un retour à l’Anormal

 

De manière globale, notre difficulté a été de trouver la façon d’appliquer les protocoles sanitaires sans que cela ne se fasse au détriment des besoins fondamentaux des jeunes enfants.

 

Le nombre d’enfants restreints à 30 enfants maximum par groupe. Dans un des établissements, il a fallu par conséquent changer deux enfants de sections. Tandis qu’une petite fille a été déplacée 3 fois entre mai et novembre 2020, un autre enfant qui avait été également déplacé dans un autre espace, a manifesté de grands signes de détresse et d’incompréhension (pleurs, cris à son arrivée à la crèche alors qu’il n’éprouvait aucune difficulté à la séparation auparavant).

 

L’interdiction du brassage des enfants. En temps normal, de petits groupes d’enfants des différentes sections se formaient au cours de la journée; les enfants pouvaient  se retrouver dans la cour, au moment du repas, au lever de la sieste, dans l’espace dédié à la motricité, celui dédié aux jeux d’eau… autant de moments d’échanges, de rencontre, de découverte de l’altérité.

L’utilisation de la salle de psychomotricité par deux groupes différents entraîne l’obligation du nettoyage des sols et du matériel (tapis d’éveils et cerceaux). Mais comme le temps de nettoyage devient supérieur au temps de l’activité, les professionnelles renoncent à réaliser ce type d’activités.

Pour les mêmes raisons, l’espace dédié aux jeux d’eau qui réunissait initialement plusieurs enfants de différents espaces, est beaucoup moins investi.

Dans certains établissements, alors que le temps passé au lavage des jeux et jouets devenait de plus en plus chronophage, les directrices ont dû rappeler que « malgré ce contexte la priorité est aux enfants et non au ménage ». Par conséquent, certains jeux éducatifs (abaques, puzzles, playmobil…) sont de moins en moins mis à disposition et d’une manière globale la diversité des jeux proposés durant cette période s’en est trouvée appauvrie.

 

Le durcissement des protocoles en cas de fièvre et de symptômes associés.

 

A l’arrivée de l’automne, les enfants ont été touchés par les maladies infantiles fréquentes (sans compter les poussées dentaires), induisant de facto fièvre, toux, diarrhées… Parmi les nouveaux protocoles sanitaires liés au COVID , le seuil de T° toléré est diminué à 38°; ce qui a, à plusieurs reprises conduit à l’éviction des enfants durant plusieurs jours. Plus qu’à la normale, ils ont donc été à plusieurs reprises coupés de leur lieu d’accueil, ce qui on le sait peut s’avérer compliqué pour les jeunes enfants pour lesquels la séparation est difficile. De même pour leurs parents, contraints à plus d’un titre dans leur organisation professionnelle, et que nous devons appeler plus régulièrement pour venir chercher leurs enfants ce qui est inhabituel dans nos établissements.

Obligation  progressive du port du masque pour les pour les professionnelles dans les établissements Petite Enfance (gestes barrières en général).

 

Les parents ont été les premiers concernés par le port du masque obligatoire au sein des établissements au retour du premier confinement. Les professionnels(elles) n’étaient pas obligés de les porter, les masques étant déconseillés pour plusieurs raisons (hygiéniques ou pédagogiques). Nous avons pu constater dès le retour du premier confinement, que des enfants de moins de 3 ans arrivaient à la crèche avec un masque, ce qui traduisait l’inquiétude de certains parents. Après en avoir discuté en équipe, nous avons pu accompagner ces familles en leur faisant part des risques liés à l’utilisation du masque chez les tout-petits: mésusage et risque d’étouffement.

Par ailleurs, d’autres enfants réagissaient violemment au port du masque par leurs propres parents ou à la vue des professionnelles de la crèche en tentant par exemple de leur arracher du visage.

 

Chez les professionnelles, l’obligation du port du masque a été accueillie avec énormément de craintes par ces dernières: concernant les apprentissages, le langage, les temps de repas, de lecture, d’endormissement ; autant de moments de partage et d’interactions où les expressions du visages sont primordiales.

En outre, parce qu’il atténue le son de la voix, le masque impose aux professionnel.le.s de parler plus fort, ce qui génère de la fatigue et du stress. 

Qu’il s’agisse des masques papiers dans un premier temps ou par la suite, des masques inclusifs transparents offerts par la CNAF à l’ensemble des établissements jeunes enfants, aucun ne convient parfaitement (difficultés respiratoires, irritations de la peau, douleurs derrière les oreilles provoquées par les élastiques…) Nous avons cherché d’autres modèles de masques plus adaptés mais malgré tout, les professionnelles n’y trouvent pas un meilleur confort. Le problème de fond n’étant pas celui-là mais plutôt lié au fait que le port du masque entre en contradiction avec les valeurs inhérentes aux métiers de la petite-enfance : la rencontre et la découverte de l’autre.

 

Les gestes barrières (masque, 1m, 2m depuis le 20 janvier 2021) entrainent une distance et une perte de lien avec les parents. Malgré la volonté des professionnelles pour continuer un accueil adapté aux familles, le soutien à la parentalité est mis à mal.

Les règles sanitaires imposant un temps de présence des parents limité à 15 minutes dans l’établissement entrave par exemple la possibilité de la psychologue de recevoir les parents en entretien le temps nécessaire et suffisant pour dérouler l’histoire familiale ou la problématique rencontrée. De même, dans certains établissements les petits déjeuners pédagogiques ont été suspendus.

Impact du port du masque sur l’apprentissage du langage et la communication.

 

D’une manière globale, le port du masque semble avoir un impact important sur le ralentissement du développement dû notamment à une difficulté pour le jeune enfant à interpréter les intentions et les paroles de l’adulte. Les professionnel.le.s auprès des enfants ont observé un certain nombre de comportements directement lié le port du masque.

Dans un des établissements par exemple, les professionnel.le.s ont noté « que lorsque deux adultes sont face à lui et que l’un parle, le bébé cherche du regard celui qui s’adresse à lui ».

 

Pour les enfants en âge d’entrer à l’école, nous avons observé chez certains d’entre eux un retard de langage ou du moins un lexique moins développé, par rapport aux années précédentes.

 

En ce qui concerne les enfants autistes plus particulièrement pour lesquels tout changement est très perturbant, nous avons observé que certains d’entre eux arrachent systématiquement et violemment le masque du visage des professionnel.le.s, générant douleurs et surprises.

 

Que signifie donc le masque pour les enfants ?

Le langage non verbal est primordial dans la compréhension des paroles. A défaut de pouvoir accompagner une parole d’un sourire ou d’une expression faciale spontanée, les professionnel.le.s ont dû s’accoutumer à marquer davantage les gestes des mains, du corps, pour rassurer l’enfant. Et nous voyons comment le petit enfant se concentre sur le regard, cherche davantage encore dans les yeux de l’adulte la signification du message qu’il reçoit.

 

Par exemple, au moment de récupérer son fils à la crèche, la mère d’Enzo vient accompagnée de sa petite sœur Nadège âgée de neuf mois. Devant la directrice qui s’approche devant elle, Nadège regarde fixement son masque, le regard vide. Ce n’est qu’une fois que la directrice en se reculant a ôté son masque que le bébé a pu s’arrêter de fixer. La maman a signalé à la Directrice que Nadège fait cela à chaque fois même avec elle, dès lors qu’elle porte un masque. 

 

 

Conclusion: du constat à la mise en place de nouvelles pratiques auprès des enfants et de leur famille. 

 

Depuis maintenant un an que nous faisons face à la crise sanitaire, les professionnel.le.s de la petite enfance ont dû adapter et continuent d’adapter leur pratique à l’évolution des règles sanitaires tout en poursuivant leurs missions d’éducation, d’accueil et d’accompagnement du jeune enfant et de sa famille.

La priorité demeure d’apprendre à l’enfant à devenir un être social, à lui inculquer l’importance de la communication, de l’interaction, même lorsque l’atmosphère dans laquelle il évolue génère la peur de l’autre comme un être potentiellement dangereux. 

Il s’agit donc d’inventer des manières de compenser ce que la réalité sanitaire nous impose afin d’apporter au petit enfant le cadre contenant et sécurisant dont il a besoin pour se développer.